Les bonnes manières de l’invisible


ARDIAN KYÇYKU - (les pseudonymes littéraires: Ardian-Christian Kyçyku / Kuciuk), écrivain d’expression albanais et roumain né le 23 août 1969 à Pogradec, Albanie, auteur de plus de 50 ouvrages originaux (romans, courte prose, théâtre, scénarios, études scientifiques, essais, films de court metrage, anthologies, traductions). Docteur en littérature comparée et universelle; aspirant au titre de docteur en théologie; professeur d'université. Recteur de l’Université Roumaine des Sciences et des Arts «Gheorghe Cristea» - Bucarest. Depuis 1998, il est co-fondateur et co-directeur de la Revue Européenne Haemus, qui totalise plus de 7.500 pages. Membre fondateur de l'Association Culturelle Albanaise Haemus et de l'Institut Haemus - Études balkaniques. Prix ​​littéraire national d'Albanie «La Plume d'Argent», Tirana 2013; Citoyen d'honneur de de la ville natale Pogradec 2014; Kult Academy Prize «Le meilleur livre / Le meilleur auteur», Tirana 2015 et 2018; Prix ​​II „Katarina Josip” pour le drame original albanais, Prishtina 2016; Grand Prix au Festival International du Film Très Court, Cluj-Napoca, Roumanie 2017. www.akycyku.com

Cette troupe bruyante de dresseurs d'ours disparut, elle- même, après que les ours, eux, livrés à eux-mêmes par l'ivresse des dresseurs, affamés comme des ours, avaient mis en pièces le seul gardien du cimetière de la ville. C'était la seule personne vivante, demeurée dehors, car, effrayés par l'étrange couleur du crépuscule, jamais vue, tous les citadins, comme s'ils eussent échangé leur cerveau humain pour un cerveau d'autruche, avaient décidé de ne plus sortir de leur maison. Le gardien n'avait pas une bonne vue, on disait même que sa vue avait été absorbée, en tant d'années de gardiennage honnête, par l'éclat bizarre du marbre sur les tombes. Il bougeait à peine, mais il doit avoir encore aimé cette vie, qu'il entrevoyait de plus en plus vaguement, car quelques instants avant de communier avec la faim des ours, il avait crié:
- Mon Dieu, quelle grande faim vient vers moi!
C'est ainsi que les morts demeurèrent sans surveillance et qu'après les funérailles du gardien, deux autres malheurs arrivèrent: la plupart des tombes les plus importantes furent dévêtues de leur marbre (qui barricada ensuite les murs, du côté où on s'attendait à voir arriver la fin et dont on a effacé les noms, chiffres et anciennes poésies mièvres, afin de pouvoir l'utiliser ensuite comme du marbre neuf) et les entrepôts de blé ont pris feu. Les riches sont sortis de leurs villas, perdant en même temps leurs esprits, et n’ont cessé pas de tourner autour des feux ahurissants, jusqu'à ce que l'odeur de pain bien grillé se fût muée, avec une douloureuse persévérance, en odeur de cendres. Notre énorme pain de ce jour et de toutes les nuits était devenu cendre volante et chaude, et on aurait dit qu'au dessus des toitures tristes de la ville flottait le fantôme de la pénitence obligatoire.
- Nous avons une malédiction sur la ville, c'est évident, déclara le prêtre.
Seulement, il en avait été ainsi de tous temps: quand nous n'avions pas de ville, nous avions déjà une malédiction dans la ville et vice-versa. Par cette malédiction, la plupart des gens entendaient - outre la malédiction divine prononcée au début des siècles et qui, ésotériquement pariant, n'avait fait que conserver la hiérarchie du monde divin, - une malédiction personnifiée par l'homme par quelque animal de mauvais augure ou quelque sorcière de celles-là que même l'enfer vomit. On fit un contrôle sévère des rêves des citoayens, pour savoir le plus exactement possible si l'un d'entre eux avait tenté de voyager dans le temps, de s'évader de son corps, de ressusciter quelque mort, de s'envoler vers la Lune, de faire de trucs pervers, etc. Les offices religieux prolongés des trois religions et les sortilèges faits en privé par les guérisseurs, les astrologues, les cartomanciens, etc. chassèrent un peu la tristesse des cendres de pain et furent doublés par l'apparition d'un magicien venu de loin. On n'aurait su compter combien loin, car la tristesse nichée au coeur des hommes était si profonde que personne ne pouvait se sentir autrement que très éloigné de son prochain, c'est-à-dire extraordinairement abandonné et solitaire.
Le magicien annonça sa présence quelques jours après l'un des Réveillons les plus pauvres de la ville, Place des Mouettes (qui, soit dit en passant, ne ressemblait plus depuis longtemps à une place et n'abritait plus de mouettes). Il prit une poignée de cendres, la dilua dans un verre d'eau – déjà grise - de l’étang, mêla bien le tout, chanta quelque chose sous les regards pleins aux as des ivrognes, qui n'avaient pas encore réussi à trouver leur foyer et il fit des cendres et de l'eau un coq de bruyère, qu'il transforma ensuite en une mouette engourdie, dont il fit un canard. Après avoir laissé le canard déambuler à l'aveuglette dans le sable gris de la place, d'un seul geste du doigt, le Magicien en fit un œuf, qu'il cassa pour en sortir un montre en or. Il offrit la montre en or à l'un des ivrognes (qui se vit tout de suite devenu roi au pays des bouteilles vides), puis il partit.
Le lendemain, les citadins endeuillés et prêts à s'accrocher à tout amusement, comme hantés par la peste, remplirent la salle de bal,pour regarder envoûtés, sous le nuage bleu-orange répandu par l'énorme lustre, tous les numéros du Magicien. Le prêtre du bourg dû évidemment masser son larynx de trois bouteilles de tzouïca, après avoir maudit le Magicien (dit faux prophète), jusqu'à en avoir la gorge sèche. Le Magicien était un homme grand, pâle, aux gestes, disons, hétérosexuels, au sourire charmeur et doué d'une de ces voix quasi-angéliques à qui on ne peut rien refuser. Il disait quelque chose, n'importe quoi, et vous ne pouviez lui opposer de refus, vous ne pouviez lui dire qu'il mentait ou qu'il se trompait. Il misait, d'une façon décisive et issue sans doute de quelques autres strates du langage, sur le besoin inné du simple spectateur de ne pas se montrer ridicule devant tout le monde, sur son besoin de ne pas avoir l'air idiot, inculte ou mal élevé, ou sur cette goutte de pitié presque inconsciente, que nous semons à tous vents dès que nous nous n'avons rien d'autre à faire ou quand il ne nous reste plus rien à a faire. Les paroles du Magicien vous amollissaient, vous faisaient fondre en une sorte d'amour de toute chose; vous ne pouviez plus refuser rien, personne, persuadé comme vous l'étiez tout à coup que votre simple refus risquait de tuer ou de profaner des valeurs ancestrales. Tous les numéros commençaient par les mots: «Il était une fois, comme en enfer...» Suivait une sorte de béatitude véritablement sur ou sous-humaine, une sorte de triomphe de l'identité; pour la première fois dans leur vie, les génies, les artisans, les ratés et les citadins les plus anodins se sentaient également importants, invités à participer à la Genèse ou à la refonte du monde.
Le Magicien aurait continué à faire la conquête des âmes et des femmes, si de grands oiseaux gris ne s'étaient abattus sur la ville, leurs gros œufs noirs rasant de la face de la terre, avec leurs poussins duveteux, toutes les délicatesses architecturales, héritées des anciens, ainsi que les caveaux, déjà sans marbre, de certains ancêtres. Maisons et gens explosant, poussière de maisons et d'hommes atterrissant dans les trous béants qui restaient à la place des gens et des maisons. Après la faim vorace des poussins susmentionnés, on ne sait plus où ni comment avait disparu ce Magicien sauveur d'âmes.
Les bombardements durèrent toute la semaine, les gens ont cherché refuge où ils ont pu, certains peuplant même les caves et les caveaux solides des ancêtres et le jeune mu- séographe de la ville ne trouva à se cacher que dans la cave de la villa à deux étages (sur cinq), où il s'était installé, un an plus tôt, en tant que silencieux et respectable locataire. Il conviendrait de mentionner que le muséographe était descendu à la cave le lundi, dès que la salle de bal s'était mise à danser comme une folle. Le Magicien n'arrivait plus à réaliser son numéro aux «tripes». C'était l'histoire d'un homme quelconque, assez bel homme et vivant, que le Magicien découpait en morceaux avec un couteau étincelant, pour l'étaler ensuite sur une table de verre vert. Il exposait les boyaux de l'ancien bel homme vivant, jouait ensuite sur ces boyaux multicolores un air d'Orphée à la harpe, refermait le ventre de l'homme quelconque, comme s'il avait eu une fermeture-éclair, pour faire fondre ensuite dans l'air l'ancien bel homme vivant, tandis que l'air vibrait sous les applaudissements et les cris d'enchantement. Le bombardement avait commencé vers le milieu du chant d'Orphée et la salle de bal s'était vidée de plus en plus, les spectateurs étant avortés pleins d'amertume, toute fascination interrompue. L'homme quelconque, assez bel homme et vivant, était, paraît-il, demeuré en morceaux sur la table de verre vert du Magicien, en attendant que finisse la musique. Le muséographe, qui se trouvait lui aussi au spectacle, s'était enfui à l'aveuglette comme tout le monde, mettant les pieds où il pouvait, il n'avait jamais su où et sur les pieds de qui il avait marché, pensant qu'il ne marchait que sur des cris, des respirations angoissées, des jurons; il n'avait repris son souffle qu'après avoir mis le loquet intérieur à la très ancienne porte de la cave.
Il se disait que ces oiseaux criminels ne jetaient pas des œufs, mais des destinées. La vie de chacun des habitants de la ville était entrée dans l'une de ces destinées et il suffisait à la destinée en question que heurter la terre, de faire éclater son halo de sphère pour que les habitants se retrouvent dans une autre vie. La cave était plus sombre que le cauchemar extérieur, elle sentait des choses, des insectes et des bêtes pourries dans l'ennui désespéré des choses auxquelles nous avons recours uniquement lorsque nous sommes fichus; ça sentait aussi le soufre, celui qui sert à nettoyer les tonneaux de vin.

Le muséographe n'y voyait rien, seul le bruit des bombes mettait bas de temps à autre quelques petits nuages vaguement plus noirs que l'air de la cave, après quoi le bruit disparaissait avec ses petits nuages et l'air du sous-sol devenait, paradoxalement, encore plus impénétrable. J'aurais pu mourir à un endroit plus clair, se dit le muséographe, à un endroit où ce n'est pas l'incapacité de voir qui vous oblige à vous sentir réduit à la consistance d'une âme.
Il tentait de toutes ses forces à chasser ses frayeurs par un humour un peu moins noir que les petits nuages.
Oui, mais j'aurais pu mourir où me sauver à un endroit encore plus infernal ou même plus clair que celui-ci. Il savait qu'une peau menacée de mort, ne connaît pas la morale, ni les prétentions absurdes.
- Soyez le bienvenu, dit une voix.
- Oh, bon Dieu!...
La présence inattendue d'un autre homme, sa voix d'homme vivant, ce souhait pourtant si banal de bienvenue, abassourdirent le muséographe plus que ne l'auraient fait le regard avide et délavé de la mort ou une bienvenue prononcée avec tendresse par son excellence La Fin, elle-même.
Il demeura figé dans une sorte de flagrante intimité, heureux, déçu, outragé et béni.
Mais, il n'y avait rien à craindre. L'autre était une homme pareil à lui-même, vivant, effrayé et perdu dans les filets d'une hâte ancestrale à sauver sa peau, caché dans la cave avant le muséographe, car comme il s'en vantait, avec une modestie ecclésiastique ou enfantine, il s'était attendu à ces malheurs depuis que les ours avaient mis en pièces le pauvre gardien du cimetière.
- A vrai dire, je n'ai jamais trop aimé à circuler dans les rues, avoua l'autre. Comme disait de Kempis: «Chaque fois que je suis sorti dans le monde, je suis rentré amoindri». Pourquoi l'homme rentrerait-il chez lui amoindri?! Je ne trouve pas égoïste de ne pas accepter de disparaître, de vouloir devenir toujours plus grand; n'est-ce pas?
Le muséographe acquiesçait. L'autre avait un charme à part, une culture désarmante, douce même, qu'il exhibait dans l'obscurité de la cave, avec une humilité désarmante. Le muséographe pensa qu'il se trouvait toujours sur votre chemin quelque inconnu aimable, dont les paroles de miel et sagesse profonde dispersaient doucement toutes les idioties, les préjugés, les incertitudes, les visions trompeuses. C'était comme un ange ou une âme humblement et silencieusement enfoncés dans cette nuit engendrée par les guerres et les cannibalismes, et qui attendait là les marginaux du sort, pour les caresser, leur donner une goutte de courage, en leur décrivant et en liquidant toutes les vanités enracinées dans les veines du monde, afin de mieux le ronger de l'intérieur, ce monde plongé dans les cauchemars qu'il enfante lui-même. C'était comme un saint non-canonisé, il ne rêvait ni ne souhaitait être canonisé, il ne se souciait guère des gloires passagères, il ne désirait rien.
Après une trentaine de petits nuages, le muséographe se sentit presqu'en extase, devant la conversation de l'autre. Il était prêt à être sacrifié ou à mourir à sa place. Le saint caché dans les cauchemars du monde avoua qu'il avait été orphelin, mais qu'il était devenu orphelin une deuxième fois lorsque la ville l'avait pris pour un dément. Des temps étaient venus où la timidité, la méditation, le bon sens, la pauvreté matérielle, les bonnes manières et l'intimité consacrée par la solitude étaient devenues des folies, lui dit le saint. Depuis, j'ai toujours rêvé de m'enfermer ici, de rompre tout contact avec le monde et de soigner mon âme. Mais je ne suis parvenu à m'enfermer qu'après la rage des ours.
- Mais de quoi vous nourrissez-vous?
- L'homme ne vit pas uniquement de pain... Il se trouve toujours quelques braves gens qui ne vous oublient pas, ne pensez-vous pas?
- Évidemment.
Quels que soient les temps qui s'abattent sur nous, quels que soient les malheurs et les malédictions que nous avons à supporter, lui avoua l'autre, il reste toujours au moins un seul homme à qui nous pouvons faire confiance, sur lequel nous pouvons compter jusqu'à la mort. Il l'assura que «dehors» il avait fait de tout: mendiant, menuisier, cuisinier, peintre en bâtiment, prisonnier, dessinateur, mécanicien automobile, laveur de vaisselle, de cerveaux, teinturier, couturier, le trottoir, chanteur, danseur, pianiste, magicien, soldat, il avait même gagné ses galons d'adjudant, maçon, la politique etc. etc., un peu trop de métiers pour une vie d'homme, de simple mortel, mais c'était sa destinée.
En d'autre termes, le saint avait été une personnification de la destinée humaine, ayant vu beaucoup de choses, étant déçu de plus encore, dégoûté d'encore plus, s'élevant au bout du compte plus haut que toutes les vanités de la vie, à commencer par l'amour des femmes et des créatures en général, pour choisir finalement une vie humble, à l'ombre épaisse, pauvre et riche à la fois. Tout dépend du sort, mais le muséographe ne devait en aucun cas oublier que l'on n'est jamais plus haut que dans son âme, car en s'installant dans son âme, chaque homme s'installe en Dieu et devient donc une sorte de dieu. Toute crainte disparaît, toute peur, tout cauchemar. La vie devient un champ désert, déjà maîtrisé et mis au point, la mort n'a plus de quoi vous horripiler, elle n'est plus qu'un passage vers le monde astral et causal; combien de malédictions, de famines, de guerres, de malheurs et autres tentatives de ce genre ont-elles réussi à nous abattre?! Aucune! Nous ne sommes pas seulement le sel et le miel de la terre, nous sommes aussi son sens, son âme et son essence impérissable. N'est-ce pas?
- Je me demande pourquoi n'êtes-vous pas devenu un leader, dit le muséographe. Avec de tels leaders, le monde aurait sans doute échappé à ses cauchemars.
- Il m'est arrivé une fois d'être un leader aussi. Je dirigeais une secte, une sorte de fondation, d'union ou organisation pacifiste, mais les choses ont mai tourné, elles sont devenues si moches que lorsque j'ai compris la fausseté de mes disciples, il était déjà trop tard. N'est-ce pas? Et puis, même si j'étais devenu quelque grand dirigeant, n'est-ce pas toujours dans votre musée que ma statue, en pierre ou en métal, aurait finit ses jours? Non, mon cher. Je suis très content d'être ce que je suis, là où je suis. Le reste, c'est de la paranoïa. C'est un péché à ébranler le ciel, bien qu'après tant de bombes, je pense que le ciel, Dieu me pardonne, est déjà devenu sourd...
- Je serais extrêmement curieux de voir votre visage, dit le muséographe. Votre Excellence me voit-elle?
- Je vous vois, évidemment. Mes yeux ont déjà l'habitude de cette cave, les votre l'auront aussi, au cas où ces bombardements se prolongent comme d'habitude. Mais vous ne verrez rien de particulier chez moi, mon cher, rien qui ne soit commun. Allons, je vais me décrire pour vous, pour que la vaine curiosité ne vous ronge pas, est-ce vrai? Je peux vous dire que j'ai dépassé ma première jeunesse, que je ne suis ni grand, ni petit, que mes yeux, si je ne me trompe, étaient jadis verts; maintenant, comme je ne les vois pas, je ne saurai vous éclaircir sur leur couleur; je suis plutôt maigre, car je jeûne souvent, et puis... quoi encore?! Ah, j'ai aussi une barbe mi-blanche, mi-grise, un nez droit, un peu aquilin, et j'ai lu beaucoup de livres. Voilà à peu près comment je suis. Vous m'avez peut-être déjà vu en ville, bien que je ne vous connaisse pas du tout.
- Je ne suis dans cette ville que depuis un an.
- Et vous êtes arrivé, sans doute, après que notre musée eut été bien pillé, n'est-ce pas?
- Vous savez cela aussi?!
- C'est ce qui arrive à peu près chaque année, mon cher. Les pillages font suite aux découvertes sensationnelles et vice-versa. C'est aussi pourquoi nos muséographes changent si souvent.
- Pensez-vous qu'en ce moment même, quelqu'un prenne le temps de piller un musée?
- Tout d'abord, ne vous en faites pas, il n'y a plus rien à piller. Deuxièmement, même si on volait quelque chose, l'objet n'a sûrement plus la valeur des monuments et bijoux emportés des années auparavant... Vous devez savoir qu'il existe une règle d'or des musées: plus une chose a été volée il y a longtemps, plus précieuse elle est. Soyez donc tranquille.
- Quelle heure peut-il bien être?
- Vous avez une montre?
- Oui.
- Permettez-moi de la regarder.
Le muséographe qui ne pouvait même plus se voir soi-même, détacha sa montre-bracelet et la tendit vers la voix de l'autre, étonné de constater que même le phosphore des chiffres et des aiguilles avait disparu dans l'obscurité. Comme s’il avait tendu à l'autre un morceau arraché au néant et non pas une montre-bracelet. Il tendit simplement la main, sans approcher de la voix du saint. Il fut extrêmement précautionneux, poli, même timide, pour que le saint ne se sente pas vexé et que les règles de la sainte solitude ne soient pas enfreintes. La voix prit la montre et dit qu'il était huit heures du soir précises. L'heure des informations sur Radio Londres.
Le muséographe se sentait de plus en plus intrigué par l'autre, fasciné par tant de paroles intelligentes qui arrivaient à créer l'atmosphère d'une soirée des plus banales, malgré la terreur causée par les petits nuages; ma soirée de révélation, se disait-il.
Après quelque deux cents petits nuages, l’autre lui avoua qu'il était harcelé parfois par des nostalgies et désirs terriblement humains, comme par exemple le désir de revêtir un habit de soirée, de mettre une cravate, d’avoir des souliers brillants, une chemise de soie blanche et même un slip et des chaussettes. Ces tentations, que je n'ai pas encore réussi à vaincre définitivement, dit-il, me prouvent douloureusement que je ne suis pas encore si haut que l'on pourrait croire. N'est-ce pas? Mais je pense avec humilité que jamais, tant que nous avons un corps, nous ne pouvons être vraiment parfaits, n'est-ce pas?
- C'est ce que je pense aussi.
Une trentaine de petits nuages plus tard, car ils n'avaient pas la même acuité visuelle - différence qui les privait des plaisirs de quelque jeu amusant - ils étaient convenus d'échanger leurs vêtements, pour être plus à l'aise, le plus à l'aise possible, pour réaliser, comme disait le saint, la grande fusion des âmes torturées. N'est-ce pas? Le muséographe n'avait jamais été reclus, ni orphelin, ni fou, ni peintre en bâtiment, ni pianiste, ni chef d'une union pacifiste, etc., tandis que le saint n'avait jamais été muséographe.
Chacun habillé des vêtements de l'autre, devenu par conséquent ce qu'il n'avait jamais été jusque là, le muséographe, impressionné par tant de compréhension, de calme et d'amour, animé d'une reconnaissance sans limites, demanda ardemment au saint d'être son parrain, à son proche mariage avec l'élue de son cœur. Pourquoi pas, répondit le saint. Puisqu'il agit d'un mariage d'amour, dans le respect de Dieu et dans la pureté du corps et de l'âme et , surtout, puisqu'il s'agit d'un jeune homme si aimable et obéissant, je ne me priverai pas de sortir de là pour célébrer ce mariage. Il ne faut pas oublier que les bombes cesseront bien un jour, comme la famine, les inimitiés, les disputes, les congrès stériles et nous ne serons plus obligés à répandre l'humanité et l'amour à partir de caves obscures. Nous sortirons, n'est-ce pas?
- Plût à Dieu, qu'il en soit ainsi!
Le muséographe pensa attendri à la joie de son voisin de se sentir un autre, un contemporain, comme qui dirait; il avait envie de pleurer devant tant de spontanéité, de bonne entente, de faiblesse essentiellement enfantine, devant une telle tentation, entre guillemets.
- Ça ne vous dérange pas de me prêter aussi votre soulier gauche? demanda le saint.
- Mais comment donc, dit le muséographe. Je m'excuse de ne pas l'avoir offert en même temps que le droit.
L'autre fit une blague, en disant qu'il ne souhaitait pas devenir veuf, compte tenu de la croyance païenne que les pieds chaussés d'un seul soulier vous débarrassent à jamais de la terreur de l'épouse ou de l'époux. Le muséographe sourit aimablement; il se rendait compte qu'il était lui-même demeuré dans un seul soulier et il se hâta de déposer le soulier de la mort de l'épouse, sauvant ainsi la vie de deux femmes innocentes.
- Maintenant, je peux dire que je suis toi, n'est-ce pas? dit le saint.
- Moi, mais avec une vaste culture en plus et avec une expérience humaine enviable, ajouta le muséographe sans nul sentiment d'envie ni d'infériorité. N'est-ce pas?
- La culture, mon cher, on l'acquiert, dit le saint. Après toutes les horreurs et les gaffes de l'extérieur, il ne nous reste rien d'autre que d'être fiers de notre âme, comprends-tu, c'est pourquoi nous devons nous cultiver sans crainte. C'est aussi pourquoi, si jamais tu sors d'ici, n'oublie pas d'aménager une sorte de grande pièce dénudée, les murs bien blanchis à la chaux, que tu appelleras: «L'âme de la ville». Cette pièce, j'y ai pensé depuis que j'étais tout petit et orphelin. Chaque fois que notre musée était pillé, j'essayais de trouver une solution, une chose que l'on ne puisse piller, que l'on ne puisse voler, non-volable, comme qui dirait. Eh bien, cette pièce-là exprimera tout ce qu'il y a à dire sur notre ville et, en même temps, elle ne tentera personne, elle n'agitera pas le démon du vol.
- Une idée géniale, bondit le muséographe.
Il avait oublié les blés transformés en cendres, la faim enragée des ours, l'anathème jetée par les prêtres sur le charme du Magicien, il avait même oublié la petite dispute avec sa future épouse, qui lui avait dit que, parfois, il était tellement bon et aimable, niais presque, au point qu'on disait de lui que «la poule lui vole la bague au doigt».
Une nouvelle tempête de petits nuages pénétra dans le sous-sol et respirant avec un pieux plaisir le parfum du veston ciré de l'ermite, le muséographe se sentit trop endurci dans ses péchés et trop frileux pour demeurer dans cet habit. Il se souvint que la cire était utilisée pour chasser les poux et les belettes et, oppressé par toute sorte de pensées mesquines, mais désagréables, il ouvrit la bouche pour dire:
- Ça ne vous dérangerait pas d'échanger à nouveau nos vêtements, car je commence à avoir froid...
- Ça ne me dérange nullement, répondit l'autre. Je me demande seulement, ce que tu vas faire avec ces vêtements, ces anneaux, ces bracelets, avec cette montre et les souliers.
- Je ne vous comprends pas.
- Tu ne me comprends pas parce que tu avais aussi sur toi un pistolet chargé, que je tiens dans ma main droite, depuis une centaine de petits nuages...
- Comment donc... Vous ne...
- Ça ne te dérangerait pas de me donner un peu ta tête?
Les destinées extérieures explosaient, mesurant en

petits nuages les instants de terreur inattendus du muséographe et il vit la cave comme un grand œuf, au coeur duquel sa propre destinée recroquevillée, tremblante, enveloppée dans la soutane cirée, immune aux poux et aux belettes, devait être réduite en poussière par la barbarie d'ours enragé d'une toute petite balle, de celles-là qui transforment les ironies en cadavres et les plaisirs spirituels en silences de cimetière. C'était donc là qu'était tombée sa bombe à lui, dans le cœur de laquelle, dans le silence le plus sacré, les larmes d'un être cher, semblable à sa mère, mesuraient en glissant goutte à goutte les premières secondes d'un autre invisible.

«Nouvel arrivant dans l'espace de la culture et de la langue roumaine, l'albanais ARDIAN-CHRISTIAN KUCIUK, auteur des 33 stances initiatiques épiques de son Doux secret de la folie, revient au roman (il avait débuté avec L’année où l'on inventa le cygne, livre sur le rapport entre la liberté du corps et l'emprisonnement de la pensée), avec Un tribe glorieux et moribond, projet d'une mythologie des Balkans fondée sur la tragédie d'un destin implacable et plutôt que sur le pittoresque de la prose d'atmosphère”. Dan-Silviu Boerescu, En attendant l’Apocalypse: Bref aperçu sur la prose des années '90 en Roumanie. Amours subversives, Anthologie, Éditions Alpha, 1998